Z.D. Aïnalis traduit en français

Edvard Munch, Ashes

Z.D. AÏNALIS

Traduction Michel Volkovitch

http://www.volkovitch.com/

ULYSSE

 

La prison que j’avais dans ma tête

je m’en suis délivré à bas prix

pour un paquet de cigarettes acheté

place Omònia dans un kiosque à femmes nues

maintenant je marche à peu près comme un homme libre

agitant il est vrai un peu plus que nécessaire

mon parapluie

voilà soudain que souffle un sirocco

tout mon corps se soulève

et je marche sur les toits de la ville

pourris par les pluies et l’azote

et en bas sur le fond pillé

de l’Achéron immense urne funéraire

remuant la lie des beuveries ancestrales

coulées de sperme d’huile meurtres mégots chairs décomposées

ossements des morts

empereurs antiques héros glorieux

et ma mère je m’y attendais pas

putain mais qu’est-ce qu’elle vient faire là

son idiote de belle fille dans un bordel de Benghazi

s’est mise à parler

un rat est venu lui bouffer la langue

comprenant que je n’étais pas encore des leurs

travailleur saisonnier petits boulots

éboueur

à durée déterminée

j’ai eu des soupçons parfois

et des centaines de petites aiguilles me déchiraient le cœur

pourtant je prenais grand soin d’éviter que se déchire

mon costume en chaux

et qu’en dessous apparaisse l’icône toute nue

immaculée

écrasante

l’image

la vraie

 

PÉNÉLOPE

 

Le visage humain après ce qu’on en a fait est plein de fissures

chaque matin au réveil une fois lavé avant de s’essuyer

mouillé encore

dans le miroir on les compte

rappel des vaines promesses de bonheur

un jour j’ai effleuré du doigt

les lèvres de la plus grande

elles s’ouvraient vagin ardent

avec horreur j’ai regardé le gouffre ouvert là-dessous

ténèbres à perte de vue

j’ai mis les doigts et

soudain je m’enfonçais

chose inespérée

je m’enfonçais

dans une humide inexistence

et sans aucune lumière nulle part où s’accrocher

vertige

alors j’ai souhaité le fond comme une délivrance pleine de sang

pas eu le temps

dans le dernier tour l’énorme filet de l’araignée

me rappelant

mon destin

 

TÉLÉMAQUE

 

Mes mains coupées à la dernière guerre furent le butin de braconniers

qui mirent dans des chaines rouillées ce qui restait

c’est pourquoi tu me vois là tenir entre mes dents l’encrier

peindre avec la langue

la page constellée de gouttes

de mon sang

ce qui reste des lèvres chairs déchirées

gencives émail dents cassées

larmes bave

et je ne parle pas de moi

mais ma mère cette salope me dégoûte

qui ouvre la fenêtre à des tentations par dizaines

et les fait bander

la chienne

puis largués la douche froide

jouissant de son royal pouvoir sur tant de mâles

même si la fouettait affreusement la fournaise de la chair

chaque fois qu’elle s’éveillait drapée dans la vigueur de l’aube

vaincue par les fantômes de la nuit

et pourtant

je ne parle pas de moi

c’est pourquoi ces jours-ci je pense tellement à Néoptolème

et à tant d’autres

 

génération brûlée

ma génération

 

(Electrographie)

ADIEU

 

Mon amour je dois de nouveau partir tout entier submergé de mort interrupteurs passages illuminés parcours balisant les nuits lumières jaunes rouges chaque voyage même voyage gares ports aéroports errance répétée sans fin sans but chantiers navals quais usines préfabriqués grands travaux nos oliviers antiques se tiennent aujourd’hui dans le fond disparates comment pourrai-je aimer

 

BIEN DES FOIS DANS LA NUIT

 

Bien des fois dans la nuit on entend les bruits qu’on s’attend à entendre c’est là bien sûr une situation tout à fait imaginaire comme les plaies au corps des arbres mais il faut bien partir de quelque part la nuit cris d’extase bruits familiers le grincement des ressorts de lits inconnus quelque part au fond un robinet s’ouvre un corps avec une précision mathématique s’insinue dans l’eau cette ville est secouée la nuit les seuls instants où elle pourrait vivre les cadavres enlacés d’amants non exaucés flottent dans l’air instants d’emprunt les lumières se plient souffles accordés toute la nuit les éboueurs charrient les ordures et cette chemise de nuit sans corps que j’ai trouvée un jour pendue à des fils électriques voisins je l’ai gardée en douce trophée consolation compagnie silencieuse pour essuyer la nuit des larmes illégales en sacrifice à de petites idoles de solitude ensanglantées sous le sourire moqueur des anges

 

L’APPARTEMENT

 

Je suis absent de chez moi depuis longtemps la serrure vient de grincer inquiétante comme le voleur dans l’alignement de la nuit où je suis revenu reconstruire ma vie la lampe qui hésitait même si elle se devait plutôt de s’allumer tandis que j’étais planté dans le couloir abasourdi sans voix inspectant timidement une à une les chambres mon angoisse augmente violemment toutes mes affaires mortes comme je les avais laissées immobilisées dans un autre point du temps mon pantalon jeté en tapon dans les draps défaits dans la cuisine un verre d’où s’était évaporé le peu d’eau qui devait y être au fond volets fenêtres tout hermétiquement fermé où donc toute cette poussière trouve-t-elle la force d’écarter les volumes autour d’elle je tournoie indécis jour et nuit volets fermés lumières éteintes ne faisant rien n’osant pas reconstruire ma vie qui est à moi et ne l’est pas car je suis absent depuis tant d’années

 

(Fragments)

 

DANS LA CERVELLE D’ILKHAN

 

Tardant car j’embusque les infarctus

dans vos petits

cœurs langues avidement

léchant serpents par milliers artères le sang

goût amer de la trahison adoration

mes yeux qui prêtant

dans vos yeux

des marionnettes qui tirant les fils

crématoire vertèbres cendres

 

*

 

C’est

que j’ai gardé quelques feuilles pour le printemps cette année

sous le grand fleuve

le long de ma colonne vertébrale coule du feu

articulant désarticulant

vertèbres vaisseaux contigus tous les os

se tordant

chaque jour tandis que je me perds

dans le fond toujours plus obscur

qui se rétrécissant point noir dans la prunelle

noire la lumière

 

*

 

Par égard pour les cimetières d’hiver

où je repose mes lunes

je réinvente ma langue

faisant naître en soufflant la mort

mon haleine

je remets le feu aux voyelles

fabriquant de la poudre

pâte à modeler aux doigts les visions

et tous les drames pantins dans les larmes

translucides

pierre sur pierre j’avance

je crée j’inonde

un monde entier

dans la terre où je m’enfonce à nouveau

afin de passer à la lumière

je rêve

ainsi nu à votre porte

de mettre le feu

à vos rêves

 

(Mythologie)

 

Des yeux coulait du sang au tournant du jour

ballet caché oreiller de la nuit les démons

ailes noires hurlant

griffes queue qui déchirant

première blessure la balle

et dans le crépuscule il passait invisible vers le jour

dans la pluie hangars larmes aux mains

chambres obscures d’adolescents

la musique monotone

et la mère

solitude

 

*

 

Ils couraient pilleurs de tombes les ténèbres les aveuglant

à quatre pattes et bâtissant

à quatre pattes et bâtissant

l’espace ultime de l’être intérieur

et se dressaient les surfaces humide

et la pierre de s’élargir en kilomètres

le souffle des milliers d’années dedans

et non pas dans la terre nuit

et non pas nuit les mains

les compagnons jambes têtes l’asphyxie blessure

les os se multiplient ruines dans l’alternance

et chaque jour un mort à l’aurore

à quatre pattes et espérant

à quatre pattes et espérant

taillant la pierre écriture et tâtonnant

le même endroit périodiquement des aveugles dedans

et non pas dans la terre nuit

et non pas nuit dressant

avec ses griffes un miroir-vie

 

(Kersòdia)

 

[…] Le soleil pierre tombale couvrait de son poids ma chair d’où s’élevaient mes remords.

 

Un pays de sable une ville de sable portes géantes statues aucun garde. Un monde fait d’argile fondait s’évaporait. Rien ne restait. Une rectitude farouche. J’avais des visions de courbes me ruais sur le cercle le pénétrais magma noyau l’œil dans le noyau du soleil. La lumière qui ressuscitait et je marchais dans mon ombre. Je baptisais lance ma langue et vinaigre mes larmes. Je crachais une à une mes épines mon cœur figuier de Barbarie. Mes paroles qui coulaient et les pierres qui roulaient. Blanc manteau l’ange descendu distribuait mes vêtements déroulait la langue et chassait mes biens. Les vents balayaient de leurs langues mes cordons ombilicaux. Le pied butait sur un objet pointu et je m’élevais.

 

Et voilà que par moments je m’insurgeais et l’on voyait soudain ma pensée enlacée par le vent. Moi je me limitais à ce que je ne pouvais voir et ce que ne pouvais dire soudain je m’agrandissais la lampe se brisait et je m’éparpillais au firmament léger libre comme la cendre. Vous avez trois vœux, monologuais-je… ça partait en couille, un cœur carbonisé et je chantais !

 

O silençio das palavras

 

O silençio das palavras

 

Et ma langue se nouait.

 

(Les contes du désert)

 

VI

 

Dis donc mon père

tu sais quoi

je ne comprends pas pourquoi

tu refuses de mourir

 

Tu t’interroges encore

sur Absalon

et te lamentes

 

Je me demande en vérité

 

Adonias a même tué des agneaux des moutons des veaux

 

Alors qu’attends-tu ?

 

Tous pour finir nous nous entretuerons.

Tous comme des fous chevaucherons nos mulets

le cadavre d’Amnon

dépecé pourrira

et on ne trouvera personne

personne ! tu entends ? —

pour pleurer.

 

Vitrines qui se brisent pierres bras

qui se tendent

bouteilles

tes subjonctifs un à un prendront feu

tous consumés dans l’holocauste.

 

Hébron se soulèvera tout entière dans les flammes

les barricades et les frondes.

 

Alors qu’attends-tu ?

 

Endors-toi, père.

Bénis, père, et endors-toi.

 

Je te laisse. Je me suis assez occupé de toi.

 

Mon fils m’attend au coin de la rue.

 

(moi aussi je dois vivre quelque part entre deux)

 

(Le silence de Saba)

 

*

 

Zìssis Aïnalis, né en 1982 à Athènes, installé à Paris où il prépare une thèse en histoire byzantine, déploie une activité débordante : traducteur, essayiste, le jeune poète a déjà six recueils à son actif, dont certains encore inédits, qui explorent des formes diverses tout en conservant un air de famille.

Voyageur dans le temps comme beaucoup de poètes grecs, Aïnalis poursuit un incessant dialogue avec le passé. Dialogue difficile : Les grandes figures du mythe (comme ici Ulysse, Pénélope et Télémaque) sont malmenées avec violence. La question de l’héritage, du rapport entre générations tourmente particulièrement ce représentant d’une «génération brûlée», qui se sent sacrifiée. Ses poèmes sont habités par un désespoir et une rage qu’on aurait tort de croire uniquement suscités par les malheurs actuels de son pays : les invectives du Silence de Saba, paru en 2011, se retrouvent dans le premier recueil, Électrographie, datant de 2006. Le mal est plus profond.

Mythes anciens défigurés, réalité présente sordide… Pourtant la poésie d’Aïnalis est en même temps habitée par une énergie torrentielle, un bouillonnement inépuisable, et parfois traversée de beaux envols — même s’il faut ensuite retomber dans la boue.

 

 

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