Thodoris Rakopoulos traduit en français

Thodoris Rakopoulos

Traduction Michel Volkovitch

 

OBJECTIF

 

Comme quand on pose longuement

devant l’appareil

qu’on découvre ensuite

sans pellicule

 

bleu le mercure coulant dans les veines

tandis qu’autour la ville — dans un million de bouches —

lève l’aiguille des minutes : si

lence, un tremblé enfermé dans le plâtre.

la fille porte gauchement l’horizon, ne sait comment se tourner.

 

dans la hauteur : mer

nets coups de pinceau dans

ce qui est resté de verre sur la rive

contenant les anciennes vagues.

 

voilà tout ce que je sais du paysage :

la suite est restée

dans l’appareil.

 

SURFACE

 

Il s’est donc arrêté devant

avec son poumon traversé

et une bouteille sans bouchon

ni message dedans

 

avec la gêne de l’intrus

sur le seuil un dimanche

quand toutes les caves ont fermé

 

«mon vieux Pan» ai-je dit «tu viens de la terre et tu sens

comme au temps où tu creusais les champs ; pareil ; entre».

 

Il n’a pas répondu — n’avait même pas l’air

d’avoir compris ; regardait lentement ma poitrine

comme pour chercher les sous-titres

en sortant un mouchoir constamment rouge

pour essuyer de son front son esprit goutte à goutte.

 

Pan n’était pas dans la langue.

Il «ne l’avait pas» comme disent les créateurs de mots.

Il était sur une photo noire, blotti dans son vieux vêtement.

 

note : ce poème est sorti l’alarme allumée

dès que j’ai dépassé quelqu’un qui te ressemblait mon vieux Pan

immobile dans la brise de la vigne

sa chemise enfumée

il calculait l’arithmétique des oiseaux.

 

ET IN ARCADIA EGO

 

Espace-temps d’Artémis

 

le monde entrait traînant toutes ses réalités

dans la terre

encerclé de silex. et soudain

je me suis retrouvé dans l’eau

— de même que le réveil désespéré achève la fuite

et que le jour devant la voix dresse un mur —

 

le poème est redevenu encre est devenu

polype m’attirant dans les profondeurs pour que je compte

les bagues perdues des poissons.

 

et après l’avoir portée bijou funéraire en terre

fraction d’éternité —

je respire par le flanc

mon roseau étant ta flèche.

DÉCHIRÉ

 

Il est un moyen

très ex pressif

de me montrer

à quel point tu me méprises

pourquoi donc choisis-tu

la cor respondance

alors que tu peux cracher

en pleine figure

pourquoi ne fais tu que lécher

le tim bre-poste

puan teur

d’em ployeur

tu déchires ma voix

en deux

comme une

let tre

 

SANS PAROLES

 

(légende pour un poème)

 

Visible ici le style

presque tangible,

reconnaissable ; à elle tout entier.

 

On la trouve aux jointures,

aux coutures on sent les bruissements,

fil et tissu et vêtement apportent

 

l’invisible inclus dans l’encre de son écriture.

Elle est passée laissant derrière

sa sécrétion les mots.

 

Tirant vers le passé hors d’eux

nous avons atteint cette ouverture : ici

le paysage planait en équilibre

 

le moindre ajout né de l’humain

aurait pu le détruire

nous l’avons donc passé retenant notre souffle

 

jusqu’à nous échouer dans

ce

poème-là —

 

Signatures suivent.

 

PAYSAGES FAITS DE TEMPS

 

Le temps tout entier se calcule hors de la durée

exilé dans les calendriers

d’où revenu en triomphe il nous terrifie aux fêtes

puis nous regagne par des cadeaux.

 

*

 

les géants toujours ouvrent grand leur bouche avec lenteur

prononçant les mots à des

vitesses de millénaire

 

Grâce aux trois cent soixante degrés du pupitre

le son étincelle tout clair aux horizons

s’arrêtant juste à deux doigts de notre oreille.

 

*

 

De la Montagne nébuleux discours.

Lignes de crête. Un papillon passe,

entaille le sommeil

Le paysage a changé de côté

Prisonnier des calendriers du dedans.

 

(Fayoum)

 

BALLADE DES GARDES-FRONTIÈRES

 

Lui s’est assis d’un bloc, lourd, a levé

la main appelant derrière le comptoir la fille

habituelle. Il se sentait, a-t-il dit à son compagnon,

comme si une bête sortait de moi soudain que j’avais laissée affamée

depuis des jours — elle m’attrape et je murmure : «écoute-la».

(Il s’est tu. A jeté un regard à la salle, à sa décoration) —

«Remonte le barbelé là-haut»,

 

L’ai-je entendu me dire. Le froid de la bouteille sur la peau

l’a interrompu. Il regarde autour de lui : sourires édentés. La première

tournée d’Amstel est offerte, dit la serveuse, machinalement.

Elle s’assoit sur une pile de vêtements sanglants. Il a pris

la fille par la manche. Tous les quatre à présent. Dehors, des bruits

et des cris calmés par la neige, répétés :

«Remonte le barbelé là-haut».

 

Il a cligné de l’œil (le bon) à l’assemblée,

pour montrer que tous (dehors, dedans) Lui ressemblaient.

Son compagnon s’est rappelé la boue, le sang : «secoue-le,

secoue-le». Il ne parlait pas. Puis il s’est mis à penser au match

Arsenal-Milan. La serveuse a cherché au bar une nouvelle

tournée. L’autre (le quatrième), n’avait pas touché à sa bière,

il se rappelait seulement la première fois où l’on avait crié

«Remonte le barbelé là-haut».

 

Il en restait là. Quatrième. Des kilomètres réenneigés devant lui.

Ses vêtements ont continué, dans la boue, dans le sang,

avec Lui, le compagnon, Arsenal, le regard

de la bête affamée murmurant, appuyant sur son cou,

«Remonte le barbelé là-haut».

 

(Gardes)

 

CHASSEURS

 

Enveloppante à nouveau la ronde des chamans. Tu le sais depuis des années toi aussi, Petit Hérisson. Tu t’étais efforcé d’être pris dans leur mouvement ; la nuit étant permanente alors, nous avons cru que tu avais réussi. Mais le fauconnier donne sens à l’habitude sans que nous le distinguions, mon Petit. Sa place est au fond du canon du monde. Comme il est un point sur la carte, sa volonté n’a pas de surface ; ne la connaissent que ses suivants, les petits chasseurs ses élèves. Petits comme toi, Hérisson, et la nuit pour eux est toujours permanente.

 

KAVAL

 

Ils s’apercevaient, au fil des générations, que cette croyance éclatante, comme quoi les bois de cerf étaient le matériau le plus sûr pour fabriquer une flûte de Pan ou un kaval, était l’une de ces histoires, désormais douteuses, qu’ils qualifiaient de mythes. Leur terreur cosmologique avait à voir avec la fragilité de l’instrument : si l’axe mélodique du souffle est brisé, le monde volera en éclats ; tout entier. Mais bien entendu l’exil sur le rivage après la déforestation les en a convaincus, ce monde en miettes était une mer ; leurs coraux non moins fragiles pouvaient à présent servir à créer les mêmes instruments. Alors ils ont compris que les os étaient poreux au temps, et que le souffle peu à peu perdait au sifflement de la musique — tandis que les coraux sont éternels, et que les vagues les édifiaient, au lieu de les briser.

 

(Coraux)

 

HAMEÇON

 

En grèce le niveau de l’évidence

descend sous le poids de chaque jour

(les mers comme elles sont belles)

 

Autoéclairé, tel un poisson des profondeurs

il promène des mots qui lestent

Plomb dans la gorge de l’abysse

 

Un calice prière s’élève

du masque de plongée

Puisse un message atteindre le fond même si

un hameçon le retient.

 

*

 

Thodoris Rakòpoulos est né en 1981 à Amìndeo, non loin de Thessalonique où il a entamé des études poursuivies ensuite en Angleterre. Anthropologue, il vit actuellement entre Thessalonique et Londres. Il n’a encore publié qu’un seul recueil, Fayoum, en 2010, mais le choix présent de poèmes le montre travaillant dans plusieurs directions, même si du vers libre au poème en prose, de la méditation à la narration, de l’énigme à l’évidence, c’est la même voix qu’on entend : dense et intense, à la fois explosive et retenue — on a parlé de «hurlement silencieux».

Rakòpoulos, poète ultra-contemporain, dialogue tout naturellement avec les morts — en cela il est très Grec —, sans que cela l’éloigne des vivants. L’approche existentielle et intemporelle à laquelle invitent ses poèmes ne doit pas nous masquer la présence en eux de l’actualité, leur dimension politique — à preuve cette histoire de gardes-frontières où l’on devine la mort sanglante de l’immigré, et le tout dernier poème où l’on peut voir la Grèce plongée dans la crise allant toucher le fond.

http://www.volkovitch.com/

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