Poètes de Thessalonique traduits en français par Michel Volkovitch

Poètes de Thessalonique traduits en français par Michel Volkovitch

THESSALONIQUE ! THESSALONIQUE !

Quand tu verras pointer l’aube du dernier jour,

et que tu entendras, détrompé, plein d’horreur,

devant ta porte un bruit de rêves qui s’écroulent,

sans qu’il te soit laissé le temps de vains regrets,

sous tes faibles paupières, alourdies de douleur,

efforce-toi, rempli d’amour et de tendresse,

d’enfermer la vision immense de la ville

que tu aimas toujours avec passion.

Que ton désir, avant de la perdre à jamais

la façonne du moins au feu des derniers rêves

comme en ces jours où plein de nobles illusions,

nonchalant, tu traînais le pas dans ses ruelles.

Que ses vastes bassins où les bateaux s’entassent,

qui affrontent sans peur la mer et ses courants,

et les quais tout bruissants des cris de leurs marins

flottent dans ta mémoire, image fugitive.

Efforce-toi, dans le vertige de ton rêve,

de retenir aussi ces yeux qui pleins d’angoisse

et de beauté, par les barreaux d’une fenêtre

sur le pavé humide accompagnaient tes pas.

Efforce-toi, fais tout afin de retenir

cette vision, car plus que mille vaines vies

mieux vaut la mort à l’ombre de tels yeux.

Yorgos Vafopoulos, Les roses de Myrtale, 1931.

IMMEUBLE

Dans notre immeuble ici, nos morts

ne ronflent pas seulement. Ils ont le privilège

de ressusciter, d’aimer, de mourir encore.

Le soir ils montent par l’ascenseur, comme les justes

s’élèvent pour que les juge le Seigneur.

Le matin ils descendent, qu’on les brûle

dans la chaudière du chauffage central.

Voilà pourquoi l’immeuble a une odeur si lourde :

c’est la puanteur des cuisines

de la mort quotidienne. Pas de l’autre

qui exhale un merveilleux parfum.

Yorgos Vafopoulos, La grande nuit et la fenêtre, 1959.

TRISTESSE DE LA CITÉ

Le bruit est mort en cette ville

inquiète. Ce qu’on entend n’est rien

qu’un écho de la vie qui s’obstine,

la voix des morts lugubre qui survit

en suspens, ne s’éloigne pas même

quand on a refermé les tombeaux.

Dans les rues vides se promène

le souvenir de ceux

qui ont vécu pleins d’élan, de passion,

et voilà ce qui reste

de ces gens

qui ont vécu leur vie dans cette ville.

Ils vont, parlant un peu parfois

peut-être, ces troupeaux humains,

errant de ci, de là, sans but, délaissés,

mais partout s’est posé un affreux silence,

brisant le cri de la douleur :

et celui qu’on entend est vraiment mort.

Voici les prostituées, sorties dans les rues

étant mortes depuis longtemps, les premières ;

nul n’entend leurs chants impudiques.

Leurs grosses lèvres, usées

forment des mots,

leurs corps affreux s’agitent,

leurs bouches molles essaient un sourire.

Devant et derrière elles

de jeunes enfants, les yeux gonflés,

sans larmes, bouche ouverte, dont la peau

laisse voir tous les os

qui tiennent encore. Passent ensuite,

le teint bruni, les yeux fermés,

des gens qui sans rien voir marchent d’un pas sûr.

D’autres semblent pleurer à chaudes larmes,

car ils portent leur effigie,

lourde et morte dans leurs bras.

Puis ce sont des femmes en foule, maigres, blêmes,

droites, l’air dur, affligées, muettes.

Et le cortège avance,

et l’on ne sait comment

il avance, il se traîne avec tous ces gens ;

on le reçoit jusqu’au fond des yeux.

Un nuage violacé, noirâtre

s’accroît au-dessus d’eux.

Zoe Karelli, Cassandre, 1955.

INTÉRIEUR DE CIMETIÈRE

(…)

Quand il eut oublié ce qu’il était

alors il entendit l’oiseau

gazouiller des paroles humaines

et dans le noir autour de lui

au fond du lieu de solitude

comme une fleur qui s’ouvre

il vit une fenêtre

et aussitôt sans briser la vitre

il l’enjamba.

Il descendit des marches

un escalier sans fin

le menant jusqu’au sol

à la hauteur de l’homme

qui passe sur la route.

Le héros l’aperçoit

mais le passant

ne voit personne.

Ce cimetière, dit-il,

quel désert.

Il entend gazouiller

un oiseau et le prend

pour un rat.

Il voit dans l’arbre un nuage.

Il ne voudra jamais

pour tout l’or du monde

s’étendre en l’herbe douce

de peur de perdre

en la verdure

bras et jambes.

Mais l’autre qui arrive

rayonne de joie.

De lointains parents

disparus en exil

s’approchent pour l’accueillir :

Viens manger,

viens boire avec nous.

Une femme penchée

sortant le seau du puits

offre de l’eau

et tout entier il devient mémoire.

Il se baisse et ramasse

éparpillés sur son chemin

les os.

Crânes vertèbres

omoplates fémurs

comme des fleurs éparpillées

se rassemblent

et forment une tige fière

sourds aux similitudes naturelles

étrangers aux passions personnelles

ouvrant des feuilles et des calices

au tronc et sur les branches.

Comme elle veut savoir

le lieu de ses racines

cette union prodigieuse

de tous les os disséminés

par quoi existent les défunts

elle se penche et voit

un vase plein de larmes

en forme de cœur.

Et comme elle se demande

comment le vase s’est rempli

de larmes

elle tourne la tête et voit

Notre Dame

aux yeux qui pleurent.

Elle tombe à ses pieds

se prosterne disant

Mère du Très-Haut,

et soulève de terre

des pierres étincelantes

et des diamants

qui brillent plus que le soleil.

C’est dans cette lumière

qu’elle suit son chemin

revenant

de chez les morts à la vie.

Nikos-Gavriil Pendzikis, Transfert d’ossements, 1961.

VÊTEMENT

On a laissé la porte ouverte à la nuit

Pas une âme dans cette cité

Tous sont partis au loin vers leurs îles

Dans les rues maisons et chiens

Il fait si froid sur cette lointaine étoile

Le monde est une vieille table

Entre quatre murs

Dans le noir

Tous sont partis au loin vers leurs îles

J’ai beaucoup marché dans les bois

Les yeux blessés par des envols

Je deviens pur

Simple morceau de pierre

J’aime le coin le plus fermé

Sous les couvertures des fenêtres des toits

Mes traces accrochées au mur

J’ai beaucoup marché dans les bois

Le tiroir grince

Une image triste se promène au sol

Il était une fois une statue

Qui souriait

Comment ai-je fait pour aimer la nuit noire

Et me vêtir

Yorgos Themelis, Fenêtre nue, 1945.

ITINÉRAIRE

Longeant les murs familiers nous entendons le bruit.

Comment dire s’il vient de nos pas ou d’autres

Qui un jour se sont mis à nous suivre.

Comment savoir ce que nous sommes : le musicien ou l’instrument.

Si c’est nous qui marchons les yeux tournés vers l’ombre longue

Derrière nous, ou si c’est elle qui nous pousse,

Comme pendus par elle à un arbre

(Ou une citerne, un miroir ancien)

Dévalant de jardin en jardin

Tel un autre visage — ou d’autres se pénétrant

Comme les mots d’un poème qui avance

Avec ruptures, détours et l’enchaînement des images.

Ou les reflets, ce clair-obscur au tableau noir.

Aussi, quand le soir tombe, entourés de froid, de frayeurs,

Nous lançons des lueurs à l’approche des autres,

Nous nous cherchons les uns les autres dans la nuit.

Yorgos Themelis, Paroles échangées, 1953

J’ai laissé l’eau couler

son bruit frais me remplir

et je sentais l’eau passer dans mes pores

ouverts qui l’aspiraient avides

en bêtes assoiffées.

Je ne voulais pas qu’elle arrête

j’aurais cru voir ma propre fin

alors j’aurais eu beau crier

nul ne m’aurait compris.

Je t’imagine un peu ainsi

coulant en moi

au point que j’en déborde.

Yorgos Stoyannidis, Le visage d’Eurydice, 1975.

À TRAVERS LE MIROIR

À travers le grand miroir

il suit la faille insoupçonnée

qui peu à peu s’ouvre en lui.

Il met le doigt sur le froid cristal

comme pour en finir avec ses bavardages

ses ressassements des mêmes histoires

ses regards en coin.

Il se prépare à dire vaguement non

ou arpente la chambre avec des mots sans voix.

Seul.

L’ascenseur

monte et descend indifférent dehors

déchargeant couteaux épées amours furtives

accords secrets et cetera.

Tard dans la nuit

fatigué il s’en fonce dans l’ombre.

Alors en secret il descend il s’y enferme

et attend le Jugement Dernier…

Yorgos Stoyannidis, Sortie indécise, 1981.

NUIT NOIRE DE NOVEMBRE

Nuit noire de novembre

Offre-moi tes lèvres glacées

Offre-moi ton corps

Couvert d’étoiles

Fais couler

Du ciel de tes lèvres

La lumineuse parole

Attendue depuis toujours

Amène-moi plus près de la vraie vie

Hier encore j’étais un enfant

Qui croyait à la bonté de la neige

Ma chambre est pleine

De regards terrifiés

Par l’herbe verte de l’attente

Aide-moi je dois rester simple

Comme un arbre dans la tempête

Comme une feuille qui délire

Simple comme

La première mousse de l’année

Comme la lumière cireuse

Autour des doigts d’une morte

Takis Varvitsiotis, Le cheval de bois, 1953.

***

http://www.volkovitch.com/

Poètes Grecs traduits en français

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